En septembre dernier, notre conseiller en écriture Pierre Fankhauser été invité à Buenos Aires par l’Association argentine des traducteurs et interprètes à participer aux Journées internationales de traduction comparée. Il a également fait la promotion de la traduction en espagnol de Sirius, son premier roman, qui venait de sortir en Argentine.

La première personne qu’il est allé saluer une fois ses valises déposées chez un de ses amis, c’est Gabriella Luzzi, l’éditrice de Paisanita qui a choisi de miser sur la traduction de Sirius. Ils ont pris le petit-déjeuner ensemble dans son appartement du quartier de Palermo et elle a ouvert l’un des cartons qu’elle venait de recevoir avec les exemplaires de la version en espagnol du roman de Pierre : « tenir un de ces exemplaires entre mes mains, explique l’auteur, était presque aussi émouvant que de palper celui de l’édition en français quatre ans plus tôt ! »

 

Il faut préciser que cette traduction avait failli ne pas se faire à cause d’une crise financière – comme il en arrive si souvent en dans ce pays sud-américain – qui avait provoqué une brutale dévaluation du peso argentin. Par conséquent, le papier avait renchéri d’autant et comme le livre n’était pas encore imprimé, il avait eu très peur qu’il finisse par rester définitivement à l’état de fichier PDF… Comme il a passé 7 ans de sa vie à écrire à Buenos Aires, il sait à quel point les choses sont volatiles dans ce grand pays. Quand il avait écrit à Gabriela Luzzi pour venir aux nouvelles, elle avait eu cette réponse définitive : « Si on ne fait pas ce livre, c’est qu’on a perdu ».

La présentation à l’Alliance française

Le soir même a eu lieu le lancement officiel du livre dans la superbe bibliothèque de l’Alliance française de Buenos Aires. Beaucoup des amis de Pierre étaient là : une bonne cinquantaine de personnes ! Le Consul de Suisse était aussi de la partie ainsi que la responsable locale de Pro Helvetia, la fondation suisse pour la culture qui avait financé non seulement la traduction de Sirius, mais également le voyage de Pierre jusqu’à Buenos Aires.

La vice-présidente de l’Association Argentine des Traducteurs et Interprètes l’a interviewé avec beaucoup de tact et de finesse. L’éditrice, Gabriela Luzzi, a lu quelques extraits du livre en espagnol et Pierre en français. Le traducteur Martín Schiffino – formé à l’Université de Cambridge et qui s’est déjà frotté entre autres à Joyce, à Baudelaire et à Nicolas Bouvier – n’avait pas pu faire le trajet depuis l’Espagne, mais il a envoyé un texte très émouvant sur ce plaisir qu’il avait eu à faire cette traduction qui lui avait donné pas mal de fil à retordre étant donné les nombreux registres de vocabulaire utilisés dans ce roman…

À la fin de la rencontre, un enseignant de la Literaturhaus  – la Maison de la littérature – de Zurich s’est approché de Pierre pour savoir s’il existait déjà une traduction en allemand de mon roman. Il lui a répondu que ce n’était pas encore le cas, mais qu’il serait naturellement ravi. La semaine suivante, une agente allait même lui proposer une traduction en grec!

 

Les Rencontres internationales de traduction comparée

Après une autre soirée où Pierre a présenté, en compagnie de l’auteur, sa traduction de Veneno de l’Argentin Ariel Bermani, la semaine suivante a été consacrée aux Rencontres internationales de traduction comparée auxquelles Pierre avait été invité en tant que représentant de la Suisse francophone. Lors de la table ronde à laquelle il a participé avec Rachel Martinez du Quebec et André Gabastou de France, notre conseiller en écriture s’est senti « particulièrement intimidé par ce dernier qui avait traduit en français grand nombre d’auteurs phares argentins parmi lesquels Victoria Ocampo et Adolfo Bioy Casares. »

Lors de son intervention, Pierre a choisi de présenter l’histoire de la publication de sa traduction en français de Veneno, particulièrement longue et chaotique. Quand il s’est installé à Buenos Aires en 2006 dans le but de travailler sur ses projets de roman, Pierre a tout de suite cherché de jeunes auteurs prometteurs à traduire en français afin de financer son séjour.  « En tant qu’auteur, ma stratégie était la suivante : viser un grand éditeur français pour publier ma traduction d’Ariel que j’avais par chance rencontré peu après mon arrivée en Argentine, ce qui m’ouvrirait ensuite les portes pour publier mon propre travail de fiction. »

En deux semaines, Pierre a fait une première version brute de la traduction de Veneno et ils se sont retrouvés avec Ariel, un après-midi par semaine pendant un mois, dans la bibliothèque où il travaillait, afin de résoudre l’une après l’autre les questions linguistiques qui restaient en suspens. « Ariel ne parlant pas le français, je lui expliquais le mieux possible, avec des périphrases, le sens que je donnais à tel ou tel terme et il apportait les précisions nécessaires. »

Rapidement, trois grandes maisons se sont montrées intéressées par cette traduction en français de Veneno : Grasset et Albin Michel en France, Zoé en Suisse. Grasset n’a pas donné suite, Albin Michel – après quelques échanges de mails – non plus et Zoé a décidé de publier ce livre. Les choses ont traîné et, après deux ans, la nouvelle directrice de Zoé a annoncé à Pierre, dans un mail assez vague et général, que la maison d’édition renonçait finalement à publier ce livre.

La question des helvétismes

Lors d’une rencontre au sujet de la gestion des droits de traduction, Pierre avait fait la connaissance d’une agente vivant à Buenos Aires, spécialisée dans la vente de droits de traduction aux maisons d’édition françaises. Ils avaient découvert, belle coïncidence, que c’était elle qui avait négocié les droits de Veneno avec Zoé. C’est à ce moment-là que Pierre a décidé de faire appel à cette agente pour trouver un nouvel éditeur pour ce texte d’Ariel Bermani que Zoé avait renoncé à publier. Mais l’agente a fini par renoncer à chercher une maison d’édition pour ce texte sous prétexte que la traduction comportait des helvétismes.

Avec ses deux millions d’habitants, la Suisse romande constitue un très petit bassin de lecteurs potentiels, environ 500 000 suivant les différentes statistiques. À partir de 2500 exemplaires vendus, un livre est considéré comme un bestseller, la plupart des ventes dépassant péniblement les quelques centaines d’unités. De fait, pour atteindre un plus grand nombre de lecteurs, un livre doit soit être publié en France aux conditions françaises, soit être publié en Suisse dans une des rares maisons disposant d’une bonne distribution en France, par exemple Zoé. Ceci est valable pour un auteur et, bien entendu, aussi pour un traducteur.

Les choses se sont bien terminées pour Veneno. Giuseppe Merrone, de la maison suisse BSN Press, a été d’accord de le publier en 2016. Il avait déjà publié en 2014, Sirius, le premier roman de Pierre. « Tout s’est donc finalement passé à l’inverse de ce que j’imaginais : c’est mon roman qui a ouvert la voie à ma traduction chez un éditeur et mon le contraire. La correctrice de BSN Press, qui est française, m’a fait quelques suggestions pour gommer certains de mes helvétismes, ce que j’ai finalement fait de bonne grâce. »

Une rencontre avec l’Ambassadeur

Le voyage de Pierre en Argentine s’est terminé par une rencontre à la Casa suiza – la Maison suisse – de la Boca où trois artistes plastiques étaient en résidence pour une durée de 6 mois. Comme ce soir coïncidait avec un match Boca-River, le grand derby du foot argentin, le quartier était sens dessous et bon nombre de participants à la rencontre ont eu de la peine à les rejoindre ou ont carrément renoncé… Pierre a pu à nouveau présenter son livre après que chacun des artistes ait montré des images de son travail en cours.

« J’ai eu beaucoup de chance que mon voyage ait pu être subventionné par Pro Helvetia, tout comme la traduction de ce livre. Ce retour dans cette ville où ma fille est née et où j’ai accumulé la plus grande partie de mon expérience littéraire en y écrivant plusieurs heures par jour durant 7 ans a constitué un grand pas dans ma carrière d’écrivain. » C’était particulièrement agréable pour Pierre de ne plus avoir l’impression d’être le seul à pousser à la roue, de sentir que d’autres personnes étaient là pour travailler dans la même direction que lui en l’épaulant dans ses projets en cours et à venir. Au cours d’un petit-déjeuner le matin même de son départ pour la Suisse, la représentante locale de Pro Helvetia lui a d’ailleurs proposé de collaborer sur un autre projet à Buenos Aires en avril 2019!