Pour l’un de nos derniers webinaires, nous avons eu la chance d’accueillir la romancière Gaëlle Nohant. Lauréate de plusieurs prix littéraires, autrice notamment de La Part des flammes, Légende d’un dormeur éveillé, Le Bureau d’éclaircissement des destins et, tout récemment, L’Homme sous l’orage, elle construit depuis des années une œuvre exigeante, sensible aux voix oubliées et aux destins abîmés par l’histoire.
Avec nos étudiantes et nos étudiants, elle a parlé de son métier d’écrivain, de ses joies et de ses difficultés, malgré un succès commercial et critique important. Engagée dans les débats sur le statut des auteurs, elle rappelle souvent que la grande majorité d’entre eux vivent sous un seuil très modeste et qu’ils auraient besoin d’une meilleure protection sociale, à l’image de ce qui existe pour les intermittents du spectacle.
Pour elle, le métier d’écrivain est fragile : il faut en prendre soin, individuellement et collectivement. On n’écrit pas seulement des livres, on doit aussi les défendre, aller à la rencontre des lecteurs, participer à des rencontres, des salons, des tournées en librairie. Elle a fait le choix d’être uniquement écrivaine ; nous avons souligné à quel point ce choix nous semble courageux, tant il suppose une forme de risque permanent.
L’Homme sous l’orage : partir d’un faux souvenir pour écrire vrai
Gaëlle Nohant nous a parlé de son dernier roman, L’Homme sous l’orage (2025, Editions L’Iconoclaste). L’histoire se déroule en 1917, dans un domaine viticole du sud de la France. Une nuit d’orage, un peintre devenu déserteur demande asile ; Isaure, la maîtresse de maison, le repousse, mais sa fille Rosalie le cache au grenier. À partir de cette présence clandestine se rejouent des questions de désir, de courage et de refus des rôles imposés aux femmes pendant la Grande Guerre.
Ce roman est né d’un souvenir d’enfance qu’elle croyait vrai, avant de réaliser qu’il s’agissait en réalité d’un faux souvenir. Cette découverte l’a libérée : si sa mémoire inventait déjà, alors elle pouvait, elle aussi, inventer à partir de ce point de départ.
Pour elle, c’est là tout l’enjeu de la fiction : c’est en inventant que l’on peut parfois dire les choses les plus justes.
Donner une voix à chaque personnage
Ce qui frappe dans L’Homme sous l’orage, c’est la diversité des voix : la mère, la fille, le déserteur… chacun existe avec son ton, son rythme, sa manière propre de regarder le monde. Pendant le webinaire, Gaëlle Nohant a expliqué comment elle travaille pour obtenir cette justesse.
Pour qu’un personnage soit crédible, elle remonte très loin dans son histoire : elle imagine ses parents, ses grands-parents, le milieu social dont il vient, la culture familiale, le rapport à l’argent, à l’école, au travail.
Ainsi, lorsqu’elle écrit un personnage de soixante ans, elle se demande d’où il vient vraiment, quelles générations l’ont façonné. C’est ce travail souterrain, presque invisible dans le texte, qui donne ensuite une voix singulière, une façon de parler, de réagir, de se tenir.
Elle a pris l’exemple de l’archiviste au cœur de son roman Le Bureau d’éclaircissement des destins : une femme qui enquête à partir d’objets retrouvés à la libération des camps pour en restituer la mémoire aux familles. Une personne réelle, dont elle s’était inspirée, lui a confié s’être reconnue dans le livre, jusque dans des aspects de sa vie qu’elle n’avait jamais racontés. Pour l’autrice, c’est le signe que lorsque l’on prend le temps de se rapprocher d’un personnage, on finit par saisir quelque chose de profondément vrai de lui.
C’est sans doute l’un des conseils principaux qu’elle a laissés à nos étudiants : prendre le temps de vivre avec ses personnages, les connaître intimement, jusqu’à ce que leur voix s’impose, claire, naturelle, presque indépendante de nous.
Nous remercions chaleureusement Gaëlle Nohant pour ce webinaire dense et généreux, qui a éclairé à la fois la réalité concrète du métier d’écrivain et le cœur de son travail : faire exister des voix, des vies, des mémoires, dans la fragilité d’un métier choisi.